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Je me suis longtemps demandé pourquoi les scénarii que Cube m’a demandé d’illustrer pour strip 9 (Les clodos, dont les extraits parsèment ce billet) m’ont tant plu, et pourquoi abandonner ces personnages m’a été si pénible… Avais-je trouvé là une manière d’exorciser cette peur qui accompagne tout auteur (ou presque), celle de la pauvreté, et pire que cela l’impossibilité d’exercer son métier à temps (plus que) plein ?

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Je ne me rappelle pas m’être étendu ici sur les conditions de travail d’un auteur de BD en général, ni de mon cas en particulier. Peut-être une allusion ici où là, parce que la précarité expliquait tel développement de tel projet plutôt qu’un autre, mais pas plus. J’ai en effet la faiblesse de penser que vous, qui lisez ces lignes, êtes plus intéressé par mes arguments scénaristiques et graphiques que par l’évolution de mon compte en banque ou les conditions contractuelles qui lient les éditeurs à mes modestes travaux…

Si jamais je me trompe, courez visionner le documentaire « sous les bulles », (de Maiana Bidegain et Joël Callède, une production Médiakréa) état des lieux plutôt objectif du monde de la BD en général (auteurs, éditeurs, diffuseurs, distributeurs, imprimeurs et j’en oublie)…

 

Sous les bulles, l'autre visage du monde de la BD - Bande Annonce 2013.mov

Si vous n’avez pas le temps, petit résumé (trop) rapide…

Un auteur n’a pas :

- de salaire minimum

un éditeur peut me faire travailler pour 1 euro par mois, c’est légal (et on m’a souvent proposé moins que ça)

- de congé payé

Je vais « m’offrir » (au sens propre) une semaine en vacances cet été = une semaine de revenu en moins

- de congé maladie

Malade une semaine = pas payé une semaine (je vais me porter la poisse avec ça, mais imaginez une maladie plus longue, comme un cancer)

- d’allocation en cas de chômage

Je peux travailler trente ans sans discontinuer, si jamais je ne trouve pas de travail ensuite, je ne toucherai aucune aide de pôle emploi...

- de sécurité de l’emploi

ce qui rend encore plus problématique le point précédent (travailler trente ans sans subir un jour de chômage, vous y croyez ?)

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Un auteur doit payer :

- la sécurité sociale

Pour le remboursement de ses médicaments (ouf, on a au moins ça), mais aussi CSG, CRDS, …

- Une retraite complémentaire obligatoire

et c’est là que le bât blesse en ce moment…

Car les cotisations demandées pour cette retraite complémentaire obligatoire va augmenter trèèèèèèès fortement (à peu près quadrupler pour certains, davantage pour d’autres).

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Pour ceux que les précisions intéressent, certains en parlent ici, d’autres là, et là ou là vous trouverez des sons plus… dissonnants

Plutôt qu’expliquer pourquoi mon nom figure dans la lettre ouverte à Mme le ministre de la « Qulture » (seconde liste), je vais brièvement tenter de faire ce qui est pour quelques temps encore mon boulot, c'est-à-dire raconter deux histoires… sur ce sujet. Deux destins possibles pour cette "réforme"...

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SI CETTE REFORME PASSE…

Les cotisations (certains diront les châââââââârges) des auteurs augmentent fortement, les auteurs s’apauvrissent. Ceux qui touchent un SMIC ou moins (2/3 des auteurs) demandent le RSA activité, ceux qui touchent le RSA activité se rapprochent du RSA socle, ceux qui touchent le RSA socle… y restent (sauf réforme du RSA en 2017, allez savoir…). Ceux qui ne touchent pas ce minimum vital (comme moi, marié à une fonctionnaire, mais trouvant indécent de manger son salaire, en gros macho que je suis) arrêteront partiellement (difficile) ou totalement (plus probable) ce beau métier d’auteur de BD.

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On dessinera toujours, hein, pour faire des blogs, une petite page de temps en temps, mais impossible de cumuler un boulot conventionnel à temps plein et réaliser des Bandes Dessinées à un rythme convenable, avec un dessin au minimum travaillé. On verra se multiplier les albums « dessinées avec les pieds » (que j’aime bien par ailleurs, mais du moment qu’elles restent une possibilité de style, pas une obligation) par des auteurs qui les dessinent par loisir, le soir et week end, sans en espérer un centime en retour…

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Quelques « grands » auteurs qui vendent suffisamment de livres pourront continuer à faire ce beau métier à temps plein... Le tri se fera à la hâche, d’autant plus que même les grandes séries (titeuf, XIII, etc…) voient aujourd’hui leurs ventes diminuer…

SI CETTE REFORME NE PASSE PAS…

Les auteurs vivront la même chose que décrit plus haut… En moins rapide. Car on est dans cette tendance là, de la moindre rémunération du travail, que ce soit pour les auteurs de BD, les auteurs en général, et même pour tous les salariés (même si les lois salariales les protègent tant qu’elles existent). Cette augmentation de cotisation retraite, ce n’est qu’une goutte d’eau qui fait déborder le verre (la carafe, la piscine…) bien rempli de la situation des auteurs, mais aussi de tout salarié qui subit de plein fouet la libéralisation de son statut. Ce que vit l’auteur de BD aujourd’hui, d’autres professions libérales le vivent déjà (90% des auto entrepreneurs ne touchent pas le SMIC, que dire des agriculteurs, etc…), et c’est ce qui attend le balayeur, le comptable, le serveur…

Se battre contre cette tendance de fond sera bien plus compliqué que faire plier le directeur d’un régime de retraite complémentaire…

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D’ailleurs, vous l’aurez compris, ce dernier exploit ne serait qu’un délai supplémentaire accordé par monsieur le bourreau. Le couperet pour les auteurs tomberait quand même, plus tard, plus ou moins rapidement selon les opportunités et les talents…

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Ce qui ne veut pas dire que nous devrions nous abstenir d’organiser cette lutte précise et partielle !

On pourrait même rêver d’auteurs qui, une fois cette première victoire sur le président de l’IRCEC acquise, se fédèrent, créent un statut spécifique de l’auteur, validé par l’Etat, qui s’imposerait aux éditeurs…

Je parle bien de rêve, tant cela irait à l’encontre du sens de l’histoire libérale (économiquement, s’entend) du monde… Les attaques sur le SMIC se multiplient, les cotisations des salariés diminuent (leurs prestations aussi, du coup), 80% des nouveaux empois sont des CDD, 60% sont des CDD de moins d’un mois… Alors sécuriser la carrière des dessinateurs de BD, vous pensez…

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A ce stade, je crois que vous comprenez tous pourquoi je ne m’étends que rarement sur les conditions financières/statutaires de mon travail (déprimant, non ?). Vous venez de lire une exception. Les prochains billets, je vous montrerai avec quelles aventures graphiques, de mon côté, modestement, j'obtiens encore quelques mois à monsieur le bourreau…

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